Entretien avec le réalisateur et membre de l’Organe d’administration Matthias Lebeer
mars 30, 2026

« La Sabam est bien plus qu’un simple interlocuteur administratif »

Le réalisateur Matthias Lebeer siège depuis quelques mois au sein de l’Organe d’administration de la Sabam — l’instance qui contribue à définir la stratégie et le fonctionnement de l’association. À 42 ans, il en est le plus jeune membre, tout en apportant un regard résolument international, forgé par un parcours impressionnant en fiction, documentaire et publicité, avec Londres comme base d’opérations. Dans cet entretien, nous revenons sur son cheminement de créateur, sa vision des droits d’auteur et l’importance de la participation au sein de la Sabam.

Quelques faits marquants

  • Révélation avec le court métrage Brod Ludaka (sélection sur la shortlist des Oscars, 2008)
  • Deux Lions d’or à Cannes pour des campagnes publicitaires pour Nissan et PlayStation
  • Campagnes internationales pour de nombreuses grandes marques
  • Co-créateur et réalisateur de la partie centrale de la série télévisée This Is Not a Murder Mystery
  • Co-créateur de Heysel 85 (sélectionné à la Berlinale 2026)

De la photographie au cinéma : un parcours qui s’accélère

Ce qui a commencé comme une passion pour la photographie s’est transformé en un parcours cinématographique qui a très tôt pris de la vitesse. Lebeer a étudié la réalisation à la RITCS et a effectué sa troisième année à Prague, à l’école de cinéma où Roman Polanski a lui aussi fait ses armes.

À peine rentré, il se rend en 2006 à Sarajevo pour y tourner son film de fin d’études, Brod Ludaka. Le film est sélectionné sur la shortlist des Oscars du Meilleur court métrage — une reconnaissance rare qui lui ouvre de nombreuses portes.

« C’était un départ très précoce et intense, » se souvient Lebeer. « Mais plus important encore : l’amour de l’image ne m’a jamais quitté. Au contraire : avec l’âge, il n’a fait que grandir. »

Qu’est-ce qui nourrit votre amour du cinéma en tant que créateur ?

« Le cinéma est bien plus qu’un beau cadre. C’est un dialogue entre plusieurs disciplines. La photographie me passionne toujours autant, mais le film ne prend véritablement vie que lorsque tous ces éléments — l’image, la musique, le sound design — se rejoignent. J’ai une formation musicale — j’ai joué du violon et de la guitare pendant plus de dix ans — et j’accorde donc une attention particulière à la dimension sonore de mes films. Cette oreille musicale m’aide à construire une scène. Faire du cinéma est pour moi un processus architectural : une idée qui prend forme sur le papier, un décor qui commence à respirer, des acteurs qui évoluent dans leur rôle, des espaces qui font sens et une musique qui porte le récit. Le plaisir réside dans cette construction. »

Vous combinez la fiction avec une carrière solide dans le secteur de la publicité. Comment cette combinaison est-elle née ?

« Lorsque j’ai cherché à construire ma carrière, j’ai été amené à collaborer avec différentes sociétés de production publicitaire en Belgique. C’est un peu comme ça que je suis entré dans le milieu. En publicité aussi, le réalisateur part d’un scénario, à la différence près qu’il faut raconter une histoire en trente secondes. Des campagnes couronnées de succès en Belgique m’ont rapidement ouvert les portes du marché international, ce qui m’a conduit à m’installer à Londres en 2010. Depuis, j’ai travaillé pour pratiquement toutes les grandes marques : d’Apple et Mercedes à Nespresso. »

Qu’est-ce qui rend la réalisation publicitaire intéressante ?

« La publicité est une école exigeante, mais extrêmement formatrice. C’est un univers très compétitif où tout va vite, mais où l’on acquiert aussi énormément d’expérience en un temps record. On travaille à un rythme soutenu, on voyage de pays en pays et on apprend à prendre des décisions efficacement.

La fiction reste pour moi l’objectif ultime, sans aucun doute. Mais c’est aussi, à mon sens, le parcours le plus difficile : trouver des financements, gagner la confiance — cela demande du temps. La manière d’arriver quelque part importe finalement moins que ce que l’on apprend en chemin. Mon parcours est passé par la publicité. Ce n’était pas la voie la plus évidente, mais c’est celle qui m’a façonné en tant que créateur. »

Qu’a représenté cette expérience pratique pour votre vision des droits d’auteur ?

« Cette expérience m’a rendu particulièrement conscient de l’importance des droits d’auteur. Des spots publicitaires continuent parfois à être diffusés pendant des années. Il me semble donc évident que les créateurs doivent être rémunérés correctement, année après année. Des accords clairs et des rémunérations justes ne sont pas des détails, mais une composante essentielle du métier de créateur. Chaque projet mobilise du temps, de l’expertise et un véritable savoir-faire artistique. Ce travail mérite d’être reconnu et rémunéré de manière durable. La Sabam y joue un rôle clé. »

À quel moment la Sabam est-elle devenue plus qu’un simple partenaire administratif ?

« C’est lors de This Is Not a Murder Mystery, ma série de fiction autour de René Magritte, que ma collaboration avec la Sabam est devenue réellement intensive. Je voulais y travailler avec rigueur sur des œuvres existantes : demander les autorisations, utiliser les créations originales de manière correcte, maintenir la clarté du scénario tout en préservant ma liberté artistique. Tout au long de ce processus, la Sabam s’est révélée bien plus qu’un interlocuteur administratif. C’était un véritable partenaire. Cette expérience a élargi ma vision. J’ai découvert l’ampleur du champ d’action de la Sabam : non seulement le cinéma et la musique, mais aussi les arts visuels, la littérature, le théâtre et l’exploitation internationale. »

Qu’est-ce qui vous a motivé à rejoindre l’Organe d’administration ?

« Lorsqu’un siège s’est libéré au sein de l’Organe d’administration, cela m’a semblé être une étape logique. Je suis profondément ancré dans le métier et je comprends bien les défis auxquels les créateurs et les réalisateurs sont confrontés aujourd’hui. En tant que plus jeune membre, j’apporte également un regard international affirmé, issu de mon parcours hors de Belgique. Cette perspective suscite parfois d’autres questions et d’autres angles d’approche. Je trouve passionnant de réfléchir de manière stratégique à la direction que prend la Sabam et de suivre cette évolution de près. J’assume cet engagement avec beaucoup d’enthousiasme. »

Quels sont les dossiers qui vous occupent le plus ?

« Un thème qui me préoccupe particulièrement est celui de l’intelligence artificielle. Mon regard sur la question a évolué. Il y a un an et demi, j’y étais très sceptique. Aujourd’hui, je considère l’IA comme un outil, même si elle continue aussi à me frustrer. Je préfère être sur un plateau, entouré de personnes. Les histoires naissent de l’interaction humaine — cela ne se résume pas à un prompt. Pour autant, je ne veux pas rejeter l’IA d’emblée. Si un véritable changement s’opère, nous devrons l’accompagner. Mais la technologie devra alors être plus mature qu’elle ne l’est aujourd’hui. C’est précisément pour cela que le secteur a une double mission : explorer les usages possibles de l’IA et, en parallèle, veiller à la protection des droits des créateurs. Et dans ce contexte, la Sabam peut jouer un rôle crucial, en faisant le lien entre protection et anticipation. »

Pour celles et ceux qui connaissent moins son fonctionnement : que fait concrètement l’Organe d’administration ?

« Nous nous réunissons tous les trois mois. Une semaine à l’avance, nous recevons l’ensemble des dossiers. Lors des réunions, nous pesons les enjeux, votons et donnons des orientations. L’ambiance est constructive : beaucoup de décisions sont validées grâce à un travail préparatoire solide, mais il y a aussi une réelle place pour le débat. J’y pose régulièrement des questions à partir de ma position de réalisateur et de créateur audiovisuel.

Parallèlement, tout cela s’inscrit dans un paysage médiatique en pleine mutation. Le téléspectateur traditionnel perd du terrain, tandis que les plateformes et le mobile poursuivent leur croissance. La question centrale est donc la suivante : comment préserver les droits d’auteur dans cette nouvelle réalité ? »

Comment voyez-vous l’avenir du secteur audiovisuel en Belgique ?

« Les prévisions restent délicates, surtout en Belgique. Pour les commissioners et les distributeurs, il est extrêmement difficile d’anticiper ce que les spectateurs veulent réellement — tant pour la télévision que pour le cinéma. En parallèle, je perçois chez les jeunes générations, en particulier les vingtenaires, une véritable quête d’authenticité. Je vois de plus en plus de jeunes saturés par la surabondance de contenus sur des plateformes comme TikTok. Peut-être que l’amour du cinéma et du véritable savoir-faire fera son retour. »

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes créateurs ?

« Never give up. Be patient. Ne doutez donc pas trop vite de vous-mêmes. Certaines choses ont besoin de temps pour mûrir. Avancez pas à pas. Essayez aussi de ne pas courir après les tendances, mais de rester fidèles à votre propre voix. Et enfin : ne vous comparez pas constamment aux autres, aussi humain que cela puisse être. »

Pour conclure : pourquoi est-il important que les membres de la Sabam participent à l’Assemblée générale du 18 mai ?

« L’Assemblée générale est le lieu où les créateurs de toutes les disciplines se retrouvent. On y entend ce qui anime la Sabam, la direction qu’elle prend, et l’on a l’occasion de poser des questions et de faire entendre sa voix. C’est la participation en pratique : on utilise son droit de vote pour contribuer à donner une direction. Et soyons honnêtes : c’est aussi dans votre propre intérêt. Last but not least : ce sera une journée au cours de laquelle certains membres présenteront pour la première fois leur nouveau travail : le réalisateur Mathieu Mortelmans viendra parler de sa nouvelle série télévisée « Terroristenjager » et Louis de Diebach sera interviewé à propos de son nouveau livre. À ne pas manquer donc », conclut Lebeer. 

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